mardi 31 mars 2015

Ki a ekri koi ?

Pour  chaque auteur, un clip musical donnant un indice sur la nouvelle dont il est l'auteur... 

Cliquez sur son nom, et en avant la musique. 


IanManook                                 
                                                 JohnN. Turner
                    
                       Christophe Gavat

                                                                     Elsa Marpeau 

Gaëlle Perrin Guillet             
                                        JacquesOlivier Bosco 

                  Guillaume Cherel
                                                               Benoit Minville
Nicolas Lebel 

                                       Yal Ayerdhal 

        Sébastien Raizer 

                                                               Stanislas Petrosky 
                      Nicolas Mathieu
                                               
                                            Franck Bouysse
Anouk Langaney
   
                                                                
Rapilly Frederick 
                               Marion Brunet 
 Vincent Crouzet
      
                                            David Coulon       
         
                              Nicolas Elie 
                                                       François-Xavier Dillard

              Olivier Vanderbecq
                                            Thomas Carreras 
                                         

Et la nouvelle plébiscitée par les lecteurs du jury est...


TROPHEE de la TEAM 2M
2015
Nous avons demandé à chaque lecteur membre du jury son "top 5" - 20 lecteurs ont voté et finalement, six nouvelles se détachent... Les voici. 
Toutefois, les membres du jury se plaignent d'avoir perdu beaucoup de cheveux pour proposer leur classement :-)




La nouvelle gagnante est :


Talonnée de très près par les nouvelles suivantes :

                                                                                     
Mais à l'affut, juste derrrière trois nouvelles ex-aequo...

   

Reste maintenant à découvrir qui en sont les auteurs...
Ki a ekri koi 


lundi 23 mars 2015

Elena Piacentini - Des forêts et des âmes - Editions Au-delà du Raisonnable

–  Dites, Docteur ! J’ai un petit coup de mou, là. Je manque d’entrain, je me sens lasse. Vous n’auriez pas un petit remontant à me proposer ?

–  Je crois avoir ce qu’il vous faut. Une cure de lecture, et pas n’importe quoi. Un roman d’Elena Piacentini. 385 pages. « Des forêts et des âmes », aux éditions Au-delà du raisonnable.

–  Vous croyez, Docteur ? C’est efficace ?

–  Et comment ! Ra-di-cal. C’est l’histoire d’un flic corse, échoué à Lille et qui va devoir se rendre dans les Vosges pour enquêter sur une tentative de meurtre sur l’un de ses agents. La pauvre, une fée de l’informatique, est toujours dans le coma. Moi, je peux vous assurer qu’une histoire pareille, avec le bon air de la montagne, ça va vous oxygéner la tête. Et ce n’est pas tout. Vous allez être happée par cette histoire pour comprendre dans quelle sombre machination cette pauvre petite a été fourrer son nez au point qu’on veuille l’éliminer. Je peux vous assurer que ça va réveiller votre vitalité. Vous allez retrouver du tonus !
Et puis les personnages, même secondaires sont bien campés. La grand-mère Corse, tout particulièrement, saura vous réconforter. Vous pouvez me croire, ça va vous ensoleiller le cœur !

– Et vous pensez que ça va faire effet rapidement ?

–  Aucun doute ! L’écriture de l’auteure est belle, riche et poétique. Ses descriptions de la nature qui émaillent le récit sont autant de tableaux qu’elle peint avec sa plume. Quelques chapitres très courts trois fois par jour, ou un peu plus si vous en ressentez le besoin, et l’effet sera là. Un vrai coup de fouet.

–  Un coup de fouet, d'accord, mais est-ce que les effets sont durables ?

–  Bien sûr ! Elena Piacentini ne fait pas que nous divertir. Elle nous offre en arrière-plan de ce récit un véritable travail de fond sur l’industrie pharmaceutique. Elle nous invite à nous questionner, à être vigilants.

–  Mais dites-moi, Docteur. Un remède miracle comme celui que vous me proposez a-t-il des effets secondaires ?

–  Ma foi, il semble qu’il y ait quelques effets mineurs, rien de bien méchant. Quelques patients ont eu le désir de lire d’autres livres d'Elena Piacentini. Et si cela devait vous arriver, je vous rassure tout de suite, ce roman, c'est la sixième enquêtes du commissaire Leoni et il n’y a aucune contre-indication à prolonger la cure...

samedi 21 mars 2015

Les Nouvelles de la Team

Vous pouvez télécharger l'ensemble des nouvelles ici 
Vous pouvez aussi accéder à chaque nouvelle en cliquant sur les images
Nouvelle 1
Le petit chaperon rouge

 Nouvelle 2
Nouvelle 2
Il sonnellino
 Nouvelle 3
Nouvelle 3 - Ali au pays 
des cartes vermeil
 Nouvelle 4
Nouvelle 4 - Marylebone Lane
 Nouvelle 5 
Kevin et Abdel - conte de noël
 Nouvelle 6
Nouvelle 6
 Nouvelle 7
  Nouvelle 7 
 Hors piste


 Hayabusa
Nouvelle 8
Hayabusa
 Ce n'était pas un homme
 Nouvelle 9
Ce n'était pas un homme
 Bon débarras
   Nouvelle 10 
Bon débarras
 Jeu de main
Nouvelle 11 
Jeu de main
 A l'ouest de l'Eden
 Nouvelle 12
A l'ouest de l'Eden
 Le singe aux mains pleines de sang
Nouvelle 13
Le singe aux mains pleines
de sang
 Le croisement des pattes de la mouette
  Nouvelle 14 
Le croisement des pattes 
de la mouette
 La rivière aux biches
Nouvelle 15
La rivière aux biches 
 Songe d'une nuit d'hiver
Nouvelle 16
Songe d'une nuit d'hiver
 Grammaire du tueur
Nouvelle 17
Grammaire du tueur
 Le dernier contrat
Nouvelle 18
Le dernier contrat
 Tout fout le camp
Nouvelle 19
Tout fout le camp


 Nouvelle 20
Jumelles
 Une histoire de jeune prince
 Nouvelle 21 
Une histoire de jeune prince
 Nouvelle 22
Nouvelle 22
La mort de pépette en prison
 Nouvelle 23

Nouvelle 23 
The Ghost & the Writer
 Nouvelle 24


Nouvelle 24
 Je m'appelle Théodore
 et je vous aime

samedi 14 mars 2015

Grossir le ciel - Franck Bouysse

Ce livre, c’est...

Ce sont toutes ces histoires tues, cachées au coeur de ces petits villages de nos campagnes. Ces secrets connus de tout le monde, sauf peut-être des principaux intéressés.

 Ce sont des gens ordinaires, des hommes de peu dont l’auteur nous dresse un portrait âpre et pourtant attachant.

Ce livre, c’est la neige, le silence, la solitude, la rudesse d’un pays qui marque de son empreinte les hommes qui y habitent.

Ce livre c’est celui d’un monde rural, qui s’éteint en silence, dans l’indifférence générale alors que ces hommes de la terre semblaient, jusqu’à il y a peu encore, être en mesure de défier l’éternité. Ces paysans qui répétaient génération après génération, ces gestes séculaires pour tirer de la terre le peu qu’elle voulait bien leur donner.

Mais ce livre, c’est avant tout cela une écriture. 

Impossible de citer les passages qui m’ont touchée, il me faudrait réécrire le livre. Franck Bouysse est capable de mettre de la poésie dans ces petits rien du quotidien rural. Ce veau qu’on emmène à téter, au bout d’une longe, ce piquet de clôture qu’on enfonce dans le sol gelé. Il transcende les actes prosaïques, voire triviaux par son écriture.

Rares sont les artistes qui savent montrer la poésie de ce monde rural sans tomber dans des clichés éculés. Jusqu’à présent, il n’y avait pour moi que Raymond Depardon qui, au travers de son objectif ou de sa trilogie « Profil paysan », avait su capter l’âme paysanne sans l’édulcorer ou la trahir en laissant toute sa place au silence. Il y a désormais Franck Bouysse. Avec sa plume, il nous amène à la rencontrer.

Ce livre, c’est « Grossir le ciel » de Franck Bouysse, un livre dont le jury du prix Calibre 47 vient de reconnaître toute la force et la singularité. Ne passez pas à côté !


vendredi 6 mars 2015

Nouvelle 24 - Bonjour-je-m-appelle-Theodore-et-je-vous-aime - Sébastien Raizer

En odt, par ici



« La culpabilité ? C’est un mécanisme qui sert à contrôler les gens. C’est une illusion. C’est un outil de pression sociale – c’est très malsain. Elle affecte notre organisme de façon très néfaste. Et il existe de bien meilleures façons de gérer notre comportement, plutôt que cette extraordinaire utilisation de la culpabilité. »

— Ted Bundy, serial-killer (1946-1989)
*****
Le bus était déjà bien rempli à Avalon et après Crenshaw, il était bondé.

Les corps s’entassaient un peu plus à chaque arrêt, et la petite hippie qu’il avait remarquée s’était maintenant rapprochée de lui. Teddy détestait ce genre de salope.

Le soleil plongeait ses rayons au travers des vitres du bus, les peaux luisaient, les mains glissaient sur les barres en inox. Et les corps sentaient fort.

La mise de Teddy était toujours aussi soignée, bien qu’un nouveau pantalon et quelques chemises eussent été bienvenues. Et une douzaine de paires de chaussettes aussi, se dit-il, tout en sachant que la période n’était pas faste. Non, en ce moment, le monde n’était pas cool ni fun avec lui, pour reprendre les mots de ces insupportables hippies. Non, le monde n’était pas paix et amour, n’en déplaise à ces acid-heads débiles qui se prenaient pour des enfants-fleurs. Putain de hippies.

Lorsque Ted sentit la laque dont il s’était pulvérisé les cheveux couler dans son cou avec une grosse goutte de sueur, il chercha une vitre pour vérifier son allure. Visage harmonieux, mâchoires carrées, regard et sourire engageants. D’accord, pour le moment, il n’avait pas d’autre choix que de prendre le bus, mais globalement, il donnait l’image de quelqu’un qui a réussi.

Le bus freina un peu sèchement à un carrefour avant de s’immobiliser complètement. La masse des corps, poussée vers l’avant comme une grosse vague de chair en sueur, se stabilisa avec des gestes hésitants et de piteuses mines d’excuse. La jeune hippie s’était encore rapprochée de lui. Dieu qu’il faisait chaud ! Dans un wagon à bestiaux, se dit Teddy. Une idée le fit sourire. Dans un wagon à bestiaux ET dans un four, les deux à la fois. Quel gain de temps ! Mais c’était stupide, au fond. Personne ne transporterait de la chair rôtie à travers Los Angeles. À moins qu’on nous emmène dans les montagnes pour nous enterrer, se dit-il. Ou au restaurant.

Il pensa au sourire de Lisa. D’accord, Lisa était une erreur. Nancy ne devait jamais l’apprendre, sans quoi elle annulerait leur mariage, qui était imminent. Mais il était encore étudiant, après tout, et n’était-ce justement pas comme cela que se comportaient les étudiants ? Ils accumulaient les expériences afin de pouvoir fixer leurs choix ultérieurs en toute connaissance de cause. C’était une période de transition sur laquelle la morale n’avait que peu de prise. Il fallait qu’il se marie avec Nancy, absolument. Ça, c’était une certitude. Il fallait qu’il termine ses études et qu’il trouve un nouveau job. Plus respectable et plus en accord avec ses capacités. Cela formait un tout cohérent, approuva-t-il en hochant la tête.

Mais le joli sourire de Lisa… Il avait connu des semaines de paix et de bonheur avec elle, et son sourire était définitivement gravé dans sa mémoire. Oui, le joli sourire de Lisa était l’une des merveilles de ce monde. Lorsque le bus redémarra enfin, Teddy profita des secousses pour reluquer la jeune hippie. Vingt ans à peine, dodue, la peau grasse exsudant d’indéniables relents libidineux. Ses longs cheveux avaient la couleur blond gris et la texture sèche et cassante de la paille trop longtemps abandonnée au soleil. Elle portait un tee-shirt orange sans manches qui découvrait ses bras épais et contenait sa grosse poitrine, ainsi qu’un sarouel très large orné de fleurs psychédéliques et des sandales usées. Il imagina le tissu de sa culotte imprégné de sueur et les deux paires de lèvres moites de son sexe, pleines et gonflées. Il imagina son vagin mou et odorant, encore mouillé d’un rapport sexuel récent, baignant dans sa culotte où, à n’en pas douter, la sueur et la cyprine se mêlaient à quelques gouttes d’urine. Lorsqu’il s’aperçut que la jeune hippie lui souriait, il détourna vivement le regard.

Mariposa. Plus que trois arrêts. Teddy se jura de nettoyer et de faire réparer au plus vite sa bonne vieille Coccinelle. Ces trajets en bus étaient insupportables.

Où est-ce que ces gens se rendaient, à quoi s’occupaient-ils sans cesse, toute la sainte journée, que faisaient-ils, quel était leur but, quel… quel sens avait tout ce déploiement d’énergie et d’agitation ?

Lorsque le bus stoppa enfin à Division 22, il se fraya un chemin à travers les corps flasques, suants et haletants, et une fois sur le trottoir, il respira à pleins poumons l’air sec et brûlant de la rue. Teddy se mit à marcher en longeant le parc. Le hasard voulut que la jeune hippie soit descendue au même arrêt que lui. Son cul généreux se balançait sous le soleil. Teddy pressa le pas.

D’une fournaise l’autre.

Le local que la mairie mettait à disposition de l’association paroissiale était aussi étouffant que le bus qui l’avait amené de Lakewood. Mais il y avait nettement moins de monde.

— Salut, Teddy, dit Marian en lui souriant. Tu as de la chance, c’est plutôt calme pour un mercredi. Les notes sont sur le bureau. Il y a une jeune femme qui rappellera, je pense.

Marian se servit un gobelet d’eau à la fontaine et Teddy l’observa. Elle était vieille, vivait seule, portait toujours les mêmes vêtements fatigués et affichait toujours cet infroissable sourire qui l’exaspérait. Marian avait vu la lumière. Marian était sauvée. Marian avait Dieu. Et Dieu n’avait pas Ted. Il se sentit soudain abattu, mais présenta une mine enjouée lorsqu’elle lui dit au revoir en quittant le local de la paroisse.

Il se servit à son tour un gobelet d’eau fraiche et s’installa derrière le bureau. « Dieu écoute votre souffrance », disaient les affiches scotchées sur les murs fissurés. Et pour cinq dollars de l’heure, Teddy l’écoute aussi, votre souffrance, soupira-t-il.

Il vérifia que le téléphone était correctement raccroché, puis il but d’un trait son gobelet d’eau fraîche. Il joua un bref instant avec la condensation qui avait perlé sur la surface extérieure du plastique, et cela lui rappela la sueur sur la peau de la jeune hippie. Il ne fallait pas penser à elle.

Il ouvrit, fouilla et referma chacun des tiroirs du bureau. Marian et sa manie de l’ordre. Il fallait penser à Nancy et à leur mariage, voilà ce qu’il fallait faire en attendant que ce satané téléphone sonne, en attendant que douze minutes deviennent un dollar et une heure, un billet de cinq. C’était minable.

Ted en était réduit à se concentrer sur les affiches publicitaires de la paroisse pour s’empêcher de penser à Lisa, à Nancy, à la jeune hippie, à la vie qui était si compliquée pour lui, lorsque la sonnerie du téléphone le fit sursauter. « Dieu écoute votre souffrance », pesta-t-il. « À Dieu de jouer, alors. »

Il saisit le combiné en bakélite grise et lorsqu’il le colla contre sa joue, il remarqua que l’odeur du parfum de Marian embaumait l’émetteur. Il pensa aussitôt aux parties intimes de sa collègue et se demanda si tout cela était bien réel.

— Bonjour, je m’appelle Theodore et je vous aime.

— Quoi ? Allô ? dit une voix d’homme, déconcertée.

— C’est la formule, dit Teddy. Bonjour, je m’appelle Theodore et je vous aime. C’est la formule.

— C’est complètement crétin.

— C’est comme ça. Vous appelez le centre d’écoute paroissial de la nouvelle Eucharistie et le slogan est : Dieu écoute votre souffrance.

— Et vous devez m’aimer ?

— Quand les gens appellent, je dois dire, bonjour, je m’appelle…

— Je sais ce que vous devez dire.

— C’est une façon de déléguer les pouvoirs, j’imagine. Dieu vous aime et vous écoute, et quand je suis de permanence, c’est moi quoi vous aime et qui vous écoute. C’est l’idée, en gros…

— Dieu n’a rien à voir dans cette histoire. Sans quoi je ne vous appellerais pas.

— Pas faux. On en est tous là, mon pote.

Le type ne répondit rien et durant un moment, Teddy se demanda s’il n’avait pas coupé la communication. Il leva les yeux vers une affiche et relut le slogan.

— Vous êtes toujours là ? Vous vous appelez comment ?

— Bernie. Je suis là parce qu’il n’y a aucune place pour moi dans ce monde.

— Ouais. Bernie. Vous y allez un peu fort, non ?

— Prouvez-moi le contraire.

— OK. Par exemple… Je sais pas moi, faites un truc marrant. Prenez le bus.

— Prendre le bus ? Pour quoi faire ?

— Ouais, prendre le bus. Regarder les gens. C’est marrant.

— Vous vous foutez de moi.

— Pas du tout. Faites des trucs. Asseyez-vous sur un banc, dans un parc, observez les gens et imaginez leur vie.

— Ah ouais ? C’est ça que vous racontez aux gens désespérés ? Ça marche ?

— J’en sais rien. Dieu n’a jamais parlé de service après-vente, que je sache. Mais pour moi, oui, ça marche. Allez voir un match de votre équipe préférée, ayez une idée sur leur tactique de jeu et expliquez là à votre voisin. C’est ce que font les gens, non ? Ou bien allez en randonnée quelque part. Allez vous balader à Venice. Je vous assure, c’est ça que font les gens. Rien de plus. Ne regardez surtout pas la télé. Ça rend déprimé. Ne me demandez pas pourquoi, je ne suis pas un scientifique ni l’un de ces grands chercheurs, mais c’est évident que la télé engendre la dépression. On marine dans sa solitude, avec les malheurs du monde, les bébés qui brûlent dans les orphelinats, tout ça. C’est pas bon. C’est même très malsain, en fait.

— Ouais, vous avez sans doute raison. Mais bon… Ça n’a aucun sens, tout ça.

— Vous pensez quoi des hippies ?

— Des hippies?

— Ouais, ces types pouilleux qui jouent aux Jesus freaks et ces filles habillées comme des souillons qui se droguent et s’avilissent sexuellement ?

— Rien. Je pense rien de ces hippies à la con. Je m’en fous.

— Bern, j’ai comme l’idée que vous manquez de buts dans la vie. Et d’ambition.

— D’ambition ? Vous me conseillez de devenir le prochain président ?

— Non, peut-être pas, quand même. Mais de vous marier, d’avoir une maison, des enfants.

— Mec, j’ai déjà fait tout ça. Ça n’apporte que ruine du corps et de l’âme. Vous vous éreintez dans un travail stupide. Votre femme est toujours là pour vous rappeler à quel point vous lui avez menti en lui promettant une belle vie. Vos enfants vous renvoient l’image du raté que vous êtes. Croyez-moi, mon vieux. Il n’y a pas d’issue.

— Ah ouais ?

Ted pensa à toutes les promesses qu’il avait faites à Nancy. Et à tous les mensonges qu’il lui avait racontés, aussi. Alors qu’ils n’étaient même pas encore mariés.

— En fait, reprit Bernie, j’appelle parce que je suis en train de faire le constat lucide qu’il n’y a aucune place pour moi dans ce monde. Ni pour moi, ni pour les types comme moi. Alors, j’appelle le premier numéro d’écoute que je trouve, au cas où quelqu’un connaîtrait les mots qui sauvent. Pour vous dire la vérité, c’est plutôt pour avoir la confirmation que ces mots n’existent pas. Alors, faites-moi plaisir : décevez-moi. Et l’affaire sera entendue.

— Les types comme nous ? répéta Teddy. Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Bernie eut un sifflement de mépris.

— Démerde-toi, mon pote.

Et il raccrocha.

Incrédule, Teddy regarda le combiné qui sentait le parfum de Marian. Tout cela était-il bien réel ? Il était répondant dans un centre d’écoute, et c’était maintenant lui qui avait besoin d’aide.

D’une fournaise l’autre.

Il ne put chasser l’image du sexe charnu et poisseux de la jeune hippie qu’il avait rencontrée dans le bus, un peu plus tôt. Ses poils blond gris tout aplatis, collés contre la moiteur de son pubis. Il visualisa son regard brisé par la surprise en sentant les parois de son vagin soudainement et violemment distendues, bien au-delà de leur résistance plastique normale.

Était-ce la chaleur ? Teddy se leva, s’ébroua, alla vérifier le climatiseur. L’entretien en était aléatoire, faute de moyens, et au mieux, le vieil appareil ne faisait que brasser de l’air chaud. Ce qui donnait tout de même une illusion d’aération.

Le téléphone se mit à sonner une nouvelle fois et Teddy le regarda, interdit et méfiant. L’appareil était parfaitement immobile, mais le bruit qu’il produisait avait un caractère impératif et agressif. Il le laissa sonner dans le vide.

Le coup de fil de Bernie l’avait ébranlé. Qu’est-ce qu’il voulait dire par « des types comme nous » ? Il alla dans les toilettes pour se passer de l’eau sur le visage. Dans le miroir au-dessus de l’évier, il s’efforça d’afficher son sourire engageant, son regard pétillant et joyeux. « Du calme, Bun », raisonna-t-il. « Il a dit : des types comme moi. Il n’a pas dit : des types comme nous. »

Ouais, n’empêche, ressassa-t-il en retournant s’asseoir derrière le bureau. Les visages de Nancy et de Lisa dansaient devant ses yeux. Surtout celui de Nancy, avec son regard dur et son sourire qui n’arrivait pas complètement à masquer quelque chose de cruel et de vindicatif. « Ça suffit, Bun, il faut que tu penses à autre chose. Te laisse pas avoir par ces trucs. »

N’empêche, recommença-t-il. Il avait sincèrement essayé d’être gentil avec Bernie. Compréhensif, empathique. D’habitude, les gens parlaient et il suffisait de les écouter vaguement et ils se calmaient tout seuls. Pourquoi est-ce que Bernie lui avait balancé ces saletés au sujet de son mariage avec Nancy ? Et des types comme lui ?

Les sonneries du téléphone éclatèrent dans son crâne. Teddy sursauta et plaqua sa main droite sur son cœur. À la deuxième volée de carillons, il prit une grande inspiration et décrocha.

— Bonjour, je m’appelle Theodore et je vous aime.

— Allô ?

C’était une voix féminine, comprimée par l’anxiété.

— Allô ? répéta-t-elle.

— Bonjour, je m’appelle Theodore et je vous aime, dit Teddy.

— La dame que j’ai eue tout à l’heure n’est pas là ?

Ted regarda la feuille que Marian avait laissée à son attention. Il y lut un prénom et un nom, et fit le rapprochement avec ce que sa collègue lui avait dit au sujet d’une femme qui devait rappeler.

— Vous êtes Enora Gray ?

Ce nom lui disait vaguement quelque chose. Mais impossible de savoir quoi dans le feu de l’action. Il n’avait pas le temps de réfléchir.

— Oui. Mais on m’appelle Enya.

Teddy se passa la langue sur les lèvres. Il s’aperçut que la main qui serrait le combiné tremblait légèrement.

— Bonjour Enya. Je m’appelle Theodore, mais on m’appelle Ted.

— La dame que j’ai eue tout à l’heure n’est pas là ?

— Non, c’est moi qui suis de permanence maintenant, mais elle m’a tout expliqué à votre sujet, mentit Ted d’une voix mielleuse, avec un naturel qui le surprenait lui-même, à chaque fois.

— Ah… Et… Et qu’est-ce que vous en pensez ? Qu’est-ce que vous me conseillez ?, demanda la petite voix d’Enya.

Teddy ressentit l’ouverture d’un monde clair et vierge pour son instinct le plus brillant. Et le plus noir. Rien qu’en l’écoutant, il éprouva les ressources de terreur infinie que possédait cette femme. Il essaya de la visualiser. Moins de trente ans, seule, fluette, angoissée. Et désespérément optimiste. Cette femme, arc-boutée contre toutes les évidences de son quotidien, avait foi en la vie.

— Tout ce qu’il faut, Enya, c’est une maison. Un chez-soi, vous voyez. Un endroit où l’on sait que l’on pourra dormir tranquillement. Soigner ses forces. Respirer calmement. Ressentir la paix. Une fois que l’on possède un tel endroit, sécurisé et sécurisant, cet îlot de quiétude et de calme transfuse en vous son apaisement. Et alors vous pouvez faire face au reste du monde, quoi qu’il arrive. Une femme peut vous donner un tel endroit. Un asile. Une matrice à partir de laquelle…

— Une femme ?

— Je veux dire, continua Teddy dans en se lançant tranquillement dans l’une de ces acrobaties dont il avait le secret, c’est l’image de la femme. Le foyer. La paix. Le calme. La sécurité. L’amour inconditionnel. Maintenir la horde du monde hors de portée. C’est ce qu’il vous faut.

— C’est bien le problème.

Merde, se dit-il. Il était coincé. Elle le piégeait. Il fallait qu’elle en dise plus. Ou qu’il trouve une parade.

— C’est ce que j’ai cru comprendre, avança-t-il prudemment en réfléchissant à toute vitesse. Est-ce que… la situation a évolué ?

— Non. Non, pas vraiment, dit Enya d’une voix ondulée par l’angoisse.

Ted marqua un temps avant de la pousser plus avant :

— C’est-à-dire ?

— Je suis toujours chez ma sœur. J’ai essayé, je vous assure, j’ai essayé. J’ai vérifié que toute la maison était en ordre. Elle est en ordre. Toutes les portes et les fenêtres sont fermées. J’ai pris les clés de ma voiture dans une main, les clés de mon appartement dans l’autre. Je me suis approchée de la porte pour sortir. Et au dernier moment, juste avant de l’ouvrir, je me suis arrêtée pour regarder par la fenêtre. Il n’y avait personne dans la rue, ni sur les trottoirs. Et pourtant. J’ai regardé ma voiture, bleu ciel, garée juste là, devant. Et je suis incapable d’y aller, hoqueta-t-elle en contenant tant bien que mal un sanglot.

Teddy comprit deux choses. D’abord, Enora Gray était celle qu’il attendait. Elle était la bénédiction qui venait le sauver. Et ensuite, il avait déjà gagné la partie. Un large sourire arqua ses lèvres lorsqu’il dit d’une voix rassurante :

— Écoutez, Enya. C’est ce que je vous disais. C’est ce dont je vous parlais. Cet endroit calme et apaisant où retrouver vos forces, c’est chez vous. Il faut que vous rentriez chez vous pour vous recharger psychologiquement. C’est tout simple, Enya, pas de souci à avoir. Considérez que c’est réglé, que l’obstacle est déjà franchi. Dites-vous, au fond de vous-même, que vous êtes déjà sauvée.

— Mais… C’est gentil mais… Je suis incapable d’ouvrir cette porte pour aller jusqu’à ma voiture, et je ne conçois même pas de prendre le volant et d’allumer le moteur et…

La respiration d’Enya s’était emballée.

— Vous, vous n’en êtes peut-être pas capable dans la situation présente, qui de toute façon n’est que passagère. Mais moi, je peux le faire. Très facilement, même. Accepteriez-vous que je vous rende ce service, Enya ?

L’hésitation que perçut Ted contenait déjà la réponse, il le savait. Et elle était affirmative. Il suffisait d’attendre qu’elle la formule avec des mots.

— Je ne sais même pas comment vous vous appelez…

— Je vous l’ai dit, Enya. Je m’appelle Theodore et je vous aime. Mais en général, les gens m’appellent Ted. Je suis le collègue de Marian, que vous connaissez déjà, et qui m’a dit le plus grand bien de vous. Ted Bundy, pour vous servir, dit-il de sa voix enjôleuse.




D’une fournaise l’autre.

La rue était inondée de soleil et les murs réverbéraient la chaleur comme les parois d’un four. Mais Ted se sentait bien mieux. Très bien, même. Il marchait d’un pas léger et dynamique vers la station de taxis, deux blocs plus au nord. Dans moins d’une demi-heure, il serait chez la sœur d’Enya et il la libèrerait de ses angoisses. Tout comme elle le libèrerait des siennes. Un échange équitable, en somme. C’était bien ce que faisaient les gens, non ? remarqua-t-il. C’était bien comme ça que ça marchait, le réseau social. Un soulagement mutuel de l’insupportable poids de la vie.

Cela le fit penser aux paroles de Bernie. Et au sublime sourire de Lisa, qui l’avait tant de fois réconforté. Ce beau sourire de glace qu’il fallait décongeler sous l’eau chaude de la douche pour éviter que ses lèvres ne blessent son pénis. Ted avait l’impression de céder à une irrésistible ivresse.

En remontant l’avenue vers la station de taxis, il sentit qu’il entrait dans une nouvelle phase. Une phase positive, une phase de renouveau. Comme lorsqu’il avait travaillé pour la campagne de ce sénateur républicain. C’était à nouveau une réalité ordonnée, dynamique et vivante qui se profilait devant lui. Le monde était bien fait, mine de rien. Le rêve américain. Le bonheur pour tous ceux qui y sont aptes. Il suffisait d’observer le monde, de s’insérer dans son rythme en respectant ses règles. Mais en jouant son propre jeu. C’était ça, la libre entreprise. Jouer le jeu qu’on a dans les tripes, avec culot et sincérité. OK, il y a des perdants. Mais ça a toujours été la loi de la vie, non ? Il allait libérer Enya de ses angoisses, et Enya allait le libérer des siennes. C’était aussi simple que cela. Au passage, elle verserait certes des arrhes sur la mort. Comme les femmes lorsqu’elles accouchent, ni plus, ni moins. Enya allait accoucher de Ted Bundy, c’était la seule différence. C’était à ça que servaient les femmes, après tout.

Ted était léger. Heureux.

Bernie avait raison, en fin de compte. Il fallait se méfier des femmes. Ce n’était pas une question aussi importante que ça, finalement. Soit Nancy se ralliait à sa vision des choses, soit il en trouverait une autre, plus apte à l’aimer et à le valoriser. Sacré Bernie. Il avait tout compris, en fait, se dit Ted en grimpant dans le taxi. Enya devait lui rembourser ce que Nancy lui avait fait payer. Solidarité féminine. Harmonie surnaturelle. Point barre


jeudi 5 mars 2015

Nouvelle 23 - The Ghost (and the) Writer - Yal Ayerdhal


Je suis morte un peu avant de connaître la consécration. Douze jours, à une heure près, très exactement. On dira qu’il s’en est fallu de peu. On dira même, après tant d’années de galère, de doutes, de vaches maigres, d’espoirs sans cesse déçus et de médailles en chocolat, que c’est rageant. Ou juste que c’est ballot, car il est autrement plus rageant d’avoir tout perdu. À commencer par la vie.
J’y tenais à cette chienne de vie. Je n’en avais simplement pas conscience. Comment avoir conscience de quelque chose d’aussi naturel, d’aussi évident ? Il me restait quoi ? Quarante ? Cinquante ans ? Je disposais de tout le temps du monde, et j’étais heureuse. Pas à chaque instant, pas à étinceler de cette grâce agaçante que dégagent celles que le bonheur inonde de facilité. J’étais heureuse avec mes frustrations, mes échecs, mes désillusions, mes petits maux d’âme et le quotidien léger tant il s’écoule sans heurt ni morosité.
Ignorant que j’étais heureuse, je suis morte ivre de joie, et de champagne. Du vrai, français jusqu’à l’indécence pécuniaire. Certains événements s’arrosent sans compter, et ce n’est pas tous les jours que la MWA vous décerne un Edgar. Meilleur roman policier de l’année. Pour quelqu’un qui n’a jusqu’ici publié que des aventures historiques et des ouvrages « jeunesse » au succès très mitigé, cette récompense est aussi inattendue qu’enivrante. Dans douze jours, je poserai avec la statuette de maître Poe sur le bras.
Je poserais.
J’aurais posé.
C’est mon agent qui figure sur la photo. Un bras en écharpe, appuyé sur une canne, la larme face à l’objectif, très humble, très digne. Moi, je suis dans une urne, poussière d’os et cendres de bois, définitivement dessoulée. Ma mère garde les enfants. Mon père console ma sœur. Seul mon mari trouve la force d’assister à la cérémonie dont je suis l’héroïne par contumace grâce à l’hommage sobre mais chargé d’émotions que me rend en quelques phrases mon agent.
Mon agent, mon inspiratrice, ma conseillère, ma correctrice, mon amie, mon assassin.
Douze jours plus tôt, c’est avec elle que j’arrose mon unique prix littéraire et, puisqu’elle descend deux coupes pendant que j’en sirote une, quand la bouteille est vide et que le serveur sourit en la regardant tituber vers la sortie, c’est moi qui prends le volant de sa voiture. Le trajet est court, je roule prudemment, j’ai toujours très bien tenu l’alcool.
Moins bien qu’elle, à l’évidence.
Sur la voie rapide, elle dégrafe tout à coup ma ceinture et abaisse brutalement le volant vers la droite. La voiture percute le bloc de béton à la séparation entre deux tronçons. L’airbag conducteur ne se déclenche pas. Je passe jusqu’à l’abdomen à travers le pare-brise.
Fin.
À une époque, j’aurais plutôt écrit : « L’aube que je croyais pointer était un crépuscule ». De la même manière, j’aurais commenté l’énoncé de ce qu’elle est pour moi par : « Que de cordes à son arc… et que de flèches dans son carquois ! ».
C’est elle qui m’a libérée des clichés, des métaphores emphatiques, de l’usage abusif des points de suspension et d’exclamation. Elle qui a raccourci mes phrases en m’apprenant à chasser l’adverbe superflu. Elle qui m’a montré l’existence quasi systématique du mot remplaçant à lui seul une tournure alambiquée ou une avalanche d’adjectifs.
À de laconiques suggestions près, dont je tenais scrupuleusement compte sans en tirer le moindre enseignement, mon premier agent se contentait de vendre mes manuscrits aux éditeurs idoines. Elle, elle m’a appris à composer, à jouer de chaque instrument, à placer ma voix, à étendre ses octaves, à faire de ma plume un orchestre au service de mon imaginaire, à lui permettre d’interpréter plus que mes fantasmes, à m’essayer à un genre littéraire dont je ne connaissais que l’expression cinématographique, à savourer la réussite en petites lampées effervescentes. La carrière qu’elle a avortée lui doit beaucoup.
Cela paraît idiot, puisqu’elle avait tant à y perdre, mais elle ne m’a pas seulement ôté la vie, elle me l’a prise. Avec la patience et l’habileté sereines qui me l’ont fait longtemps admirer.
Mes enfants, mes parents, ma sœur, mon mari, nos amis, le chien de la maison, elle n’a qu’à séduire sans pousser ses avantages, en éconduisant juste ce qu’il faut pour ne fermer aucune porte, en étant rare quand elle manque, en surgissant lorsqu’on ne l’espère plus. Elle ne peine qu’avec le chat, mon chat, mais il ne lui résiste que par principe et il finit par l’adopter. Elle est moins routinière que moi, mais elle sait se poser, c’est suffisant pour qu’il trouve sa place à côté de son portable, où qu’elle s’installe pour travailler. Les chats sont des animaux d’habitude, le mien s’apaise au bruit des doigts qui courent sur le clavier, et elle pianote plus vite que moi.
Une fois le chat conquis, il ne lui reste qu’à devenir moi sans me ressembler en aucune façon. Surtout pas la femme, juste moi la romancière à l’Edgar posthume. Et elle excelle. Elle se coule dans ma plume, elle imite ma voix, elle écrit comme j’écris, comme elle m’a appris à le faire, comme elle l’a fait dès la seconde où elle m’a prise par la main pour m’ouvrir une notoriété inaccessible. Il m’est difficile de me leurrer, aujourd’hui, ce roman qui m’a coûté la vie, nous l’avons pondu à deux, de bout en bout. Elle n’en est pas seulement l’initiatrice, la directrice d’édition et le rewriter. Elle en est l’auteur au même titre que moi. Peut-être plus que moi. Il n’y a qu’à juger de la vitesse et de l’aisance avec laquelle elle écrit la suite. Pas vraiment la suite. Un ouvrage de transition, ainsi que le chroniquent certains critiques, un passage de témoin, la preuve que seule notre coopération a fait de moi ce que je suis devenue.
Elle ne prononce pas un mot pour me dénigrer, ne s’accapare aucun mérite. Qu’en aurait-elle besoin ? D’autres le font pour elle. Et les chiffres de vente sont symptomatiques, comme l’Edgar qu’elle empoche sous sa seule identité, pour son troisième roman si l’on convient que mon dernier était une œuvre commune, celui qui me relègue définitivement au rôle de prête-nom. Pourtant jamais elle ne laisse entendre qu’elle aurait pu n’avoir été que nègre, tapie dans mon ombre.
Elle refuse de s’installer dans la maison du Maine que mon mari n’a pas quittée. Elle accepte de l’épouser après qu’il se soit décidé à déménager. À quelques gares de Manhattan, dans une copropriété sécurisée et suréquipée, la maison est immense, les enfants sont ravis. Les banques ont le consentement plutôt souple avec les romancières à succès, et Hollywood commence à s’intéresser à ce succès.
Elle vit mes rêves en toute simplicité, avec la marge que confère la préméditation. Je n’ai aucun effort à faire pour la haïr et aucun espoir de n’y rien changer. Elle m’est inaccessible. Le monde m’est inaccessible. Je l’observe par des sens qui n’existent pas, les vestiges atrophiés de ceux qui furent les miens et que je ne sais focaliser que sur mes obsessions. Elle et ce qu’elle m’a volé. Je l’épie, je la guette, je vois le temps passer, s’envoler, irrémédiablement, sans moi. Je suis tellement impuissante que même les rides qu’elle attrape au fil des ans m’enragent.
L’où je suis ne communique pas avec le monde. L’où je suis ne possède sur celui-ci que quelques fenêtres d’aigreur pure. Cette aigreur qui me dote de tant de forces dans le néant et ses outrances. Au point que je n’en ai pas souffert une seconde, quand toutes les âmes, maudites ou damnées, belles ou généreuses, endurent le martyre et implorent une fin qu’elles espèrent précipiter en se lacérant mutuellement. Le purgatoire ? Même pas. Et si loin de l’enfer. Au fil des souffrances, j’ai découvert la source de tous les maux d’où je suis, d’où nous sommes, d’où nous finissons tous : l’éternité.
C’est long l’éternité.

Et c’est là, à quelqu’âge que tu me viennes, que je t’attends, mon amie. Riche de toutes les expériences dont tu n’auras pu me priver. Douleur.

mercredi 4 mars 2015

Nouvelle 22 - La mort de pépette en prison - Thomas Carreras




Avachi au comptoir de sa librairie, Juan se demandait si cette nuit, pour célébrer leur dixième anniversaire de mariage, sa femme allait encore enfiler son costume de dominatrice. Il espérait que non. Dix ans et quatre gosses, ça vous change une femme. Remarque, lui non plus n’était pas au top de sa forme. Ça faisait un moment qu’il n’avait pas vu ses pieds.
Il s’ébroua, histoire d’oublier l’image de son bide morbide. Fallait qu’il s’occupe. Alors qu’il dressait une liste de choses productives à entreprendre (lire les nouveautés non inventoriées les livres galère mater un porno la flemme promouvoir la lecture jeunesse eh pourquoi pas), la porte de la librairie s’ouvrit soudain.
UN CLIENT.
Et pas n’importe lequel. Il était massif, à tel point que sa silhouette bloquait la lumière de l’extérieur. Juan alluma l’unique ampoule pendouillant au plafond.
— Je peux vous aider ? demanda-t-il.
C’était la première fois que Juan voyait une poutre humaine, et il ne savait pas trop comment agir. Ladite poutre ne répondit pas. Normal, ça ne parle pas les poutres. Oulà, ma métaphore part en couille.
Bref, le béhémoth, dont les pupilles se baladaient sur les rayons de livres, fit un pas en avant. Et une autre silhouette apparut derrière lui. Feu d’artifice dans la cervelle de Juan.
UN DEUXIÈME CLIENT.
Qui, comble de bonheur, s’avéra loquace. Juan n’en croyait pas sa chance. Ça faisait des semaines qu’il n’y avait pas eu de conversation dans la boutique.
— Putain Elmo, qu’est-ce qu’on fout ici ? J’ai un mauvais pressentiment. C’est comme le mois dernier, quand on a pris des hot-dogs chez Danny. Même situation. J’avais mon sixième sens qui s’affolait, et je l’ai pas respecté. Résultat : dans nos pains, au lieu de deux saucisses, on retrouve deux doigts. Galère, putain. Danny il nous a même pas remboursés.
Client N°1, qu’on appellera désormais Elmo, ignora Client N°2 et rejoignit Juan. Alors qu’il avançait vers la lumière, le libraire s’aperçut que son visage était sévèrement sillonné de tatouages tribaux. Ça donnait l’impression qu’il trimballait un masque mortuaire.
— Bonjour, roula Elmo d’une voix étonnamment suave.
— Bonjour monsieur.
Ça faisait quatre générations que la famille de Juan était américaine. D’où l’absence d’accent hispanique! Détail que je me permets de glisser.
— Je cherche un livre pour ma copine. Elle s’est récemment mise à lire les gars de la Beat Generation. Je me demandais si vous aviez des titres à proposer.
— Bien sûr. Vous avez des auteurs particuliers en tête ?
— Elle a beaucoup lu Ginsberg, donc je pensais à quelque chose de différent. Vous n’auriez pas un livre signé Neal Cassady, à tout hasard ?
Juan grimaça une grimace.
— Honnêtement, il était meilleur muse que poète. Je n’ai pas ses textes en rayons, mais je peux le commander si vous voulez.
— Pas grave. Kerouac, vous avez ?
— Absolument. Laissez-moi vous montrer…
— C’est bon, on peut se débrouiller, interrompit Client N°2.
— Non non, rétorqua Elmo. S’il vous plaît, montrez-nous.
Client N°2 leva les yeux au ciel/plafond. Juan, après une infime hésitation, sortit de derrière le comptoir et guida les deux hommes dans la pièce d’à côté. En passant, il se permit un rapide coup d’œil vers Client N°2. Jeune, blond, musclé, bronzé, yeux bleus. Juan remarqua aussi qu’une érection colossale déformait le jean du surfeur. Bizarre.
— Bon. J’imagine qu’elle a déjà lu On the Road?
Elmo hocha la tête.
— Elle a aimé ?
— Énormément. Elle arrête pas d’en parler.
Juan sourit et lança ses mains parmi les étagères. Ses doigts pianotèrent les tranches des livres, caressant, déplaçant, ressentant, saisissant, toujours avec dextérité. Il présenta une sélection.
— Trois grands titres : The Dharma Bums, Big Sur, et Mexico City Blues. Tous écrits par Kerouac. Vous pouvez plus ou moins voir The Dharma Bums comme la suite de On the Road. La différence majeure étant dans les thèmes ; ici Kerouac essaie de concilier sa vie en ville et dans la nature. Il y a aussi une bonne dose de pseudo-bouddhisme, un mélange entre le Zen et le Beat.
— Les deux autres ?
— Big Sur est aussi un roman autobiographique, cette fois avec Kerouac en temps qu’écrivain reconnu, pas le bohémien des bouquins précédents. Crises existentialistes, problèmes d’alcool, le tout sur fond de vagues du Pacifique. Et Mexico City Blues est un recueil de poèmes. Imaginez du jazz en lettres.
— Vous avez un préféré ?
— The Dharma Bums. Notamment pour la présence de Gary Snyder dans le texte. Un dingue. J’ai quelques-uns de ses recueils aussi, si vous êtes intéressé.
De la part de Juan : grand sourire.
De la part de Elmo : roulement de langue sur les gencives, froncement de sourcil, coup d’œil à la montre, inspiration nasale.
Puis :
— Ça va aller. Donnez-nous deux secondes pour réfléchir.
— Pas de problème. Je suis au comptoir si vous avez besoin.
Juan fit demi-tour, et j’utilise ici mes super pouvoirs de narrateur pour ralentir l’action. Slow motion puissance max. Je veux que vous visualisiez la semelle gauche de Juan ; en train de s’élancer dans les airs ; provoquant des tornades de poussière et de cendre ; déplaçant des écosystèmes bactériologiques. À ce rythme, il lui faudra quatre paragraphes pour atteindre le parquet. On a tout le temps du monde.
Ici, il nous faut prendre une décision. On peut continuer de coller à Juan – et assister à ses diverses réactions face à cette clientèle inhabituelle – ou on peut rester avec ladite clientèle – et écouter une conversation modérément intéressante. Perso, je penche pour la deuxième option. Et en vrai vous n’avez pas d’autre choix que de me suivre, mais n’ayez surtout pas l’impression que je vous force. On est en démocratie.
Eeeeet c’est reparti. Juan s’éloigna des deux hommes, qui attendirent qu’il soit hors de portée auditive pour reprendre.
— Sans déc, commença Client N°2. T’as jamais entendu parler d’Amazon ? Pourquoi on s’est cassé le cul à venir jusqu’ici ?
— Relax, Ozy (parce que c’était ça son vrai nom, pas « Client N°2 »). C’est pas comme si t’avais un truc pressant à faire cet aprèm.
— Qu’est-ce que t’en sais ? Tant j’ai un contrat à régler pour Lazarus.
— Tu m’en aurais parlé.
— Pas forcément, Elmo. Tant c’est un contrat super simple. Tant j’ai pas besoin de toi. Tant j’ai décidé de faire carrière solo.
— Est-ce que t’as un contrat à régler pour Lazarus ?
— Non, mais je pourrais, putain. C’est une question de principe. Descendre ici, c’est une perte de temps. Il t’aurait fallu cinq minutes pour commander ces bouquins en ligne. Même pas.
Elmo, qui jusqu’alors lisait le dos de Mexico City Blues, leva pesamment ses yeux vers Ozy.
— T’as raison. Ça m’aurait pris moins longtemps. Mais j’aurais choisi le recueil de poèmes merdique de Neal Cassady, au lieu d’un chef d’œuvre de Jack Kerouac. Et au final, Rebecca se retrouverait avec un cadeau moins bon.
Elmo pointa Juan du doigt.
— Ce type, au comptoir, il dispose d’un savoir incroyable. Et le service qu’il t’offre, c’est de partager ses connaissances. C’est comme un maque avec ses putes : c’est con de pas lui demander conseil.
— Ouais, sauf que parfois le maque te nique sévère.
— Eh bien, tu réagis pareil avec le libraire qu’avec le maque : s’il t’encule, tu reviens et tu le défonces.
— Ça me paraît un peu excessif.
— Faudrait savoir ce que tu veux.
Un mince sourire s’écoula des lèvres d’Ozy. Laissant Elmo lire quelques pages, il examina la pièce. Un calme respectueux embrasait la librairie. Similaire à une église, ou à un cimetière. Depuis une affiche, un gros canard jaune fluo surveillait l’endroit. Ozy se détourna en se rongeant le pouce. Il dégaina une cigarette, changea d’avis, la ressortit encore, fractura le papier, laissa tomber.
Elmo leva un sourcil. Ou plutôt, le sourcil resta sur place, et l’univers s’abaissa.
— Faut que t’arrêtes le café, mec.
— Pas bu une tasse depuis trois mois. Me limite à la coke.
— Je sais pas si c’est suffisant. Mate ton froc, tu bandes à mort.
Ozy baissa les yeux vers son pubis.
— Ah putain, c’est mon Glock. Quelle idée de merde, de mettre un slim.
— Faut que tu fasses plus attention. Ça se voit à des kilomètres. Tu vas te faire coffrer pour harcèlement sexuel armé.
— T’as raison. Dès que je rentre, j’enfile un baggy.
Elmo soupira. Il posa Big Sur et fit signe à Ozy de le suivre à la fenêtre, qu’il entrebâilla. La fournaise du Nevada dorlota leurs épidermes.
— C’est quoi ton problème ?
— Quel problème ? J’ai pas de problème.
— Je te connais mieux que ça, Ozy. Dis-moi ce qui te tracasse.
Ozy cigaretta une deuxième cigarette.
— C’est le contrat De Grutolla ? continua Elmo. Parce que tu sais, je comprendrais. T’as des contrats parfois qui font bizarre. Péter les deux genoux d’un type devant ses gosses, ça secouerait n’importe qui. T’as pas à avoir honte.
— Nan, ça je m’en fous.
— T’es sûr ? T’étais un peu pâle.
— Je t’ai dit, j’avais loupé mon petit-déj. J’étais en hypoglycémie.
— C’est quoi, alors ?
Ozy porta la cigarette à ses lèvres et mordit dedans. Pas fort, juste pour jouer. Ses yeux rencontrèrent ceux d’Elmo, brièvement, avant de s’esquiver. J’adorerais trouver une bonne métaphore pour insister sur le bleu incroyable de ses iris. Ça serait original.
— C’est rien. Juste des problèmes de famille.
— Tes parents ?
— Ouais. Ils arrêtent pas de faire des blagues sur les mérites de la vie célibataire, mais ça ressemble de moins en moins à des blagues. Ça m’inquiète, tu sais ? T’as la trentaine, tu crois que tes parents s’aiment comme quand t’étais gamin, et puis d’un coup les choses déraillent.
Elmo posa une main réconfortante sur son épaule.
— Il s’est passé quelque chose entre eux ? T’as une idée ?
— C’est surtout maman. Elle en veut à papa pour quelque chose. Il taffe vachement en ce moment. Il revient tard, elle le voit jamais.
— Tu trouves pas ça un peu bizarre ?
Focalisons-nous sur la cigarette d’Ozy. Elle est agitée entre eux comme un bâton d’encens.
— De quoi ?
Sa pointe flamboie. Elle brûle. Consume le monde.
— Qu’il revienne tard. Je veux dire, il est écrivain. T’en connais beaucoup, des écrivains qui bossent ? Et puis c’est un peu un stéréotype, le type qui dort au bureau. En général c’est code pour autre chose.
Les doigts d’Ozy humidifient son filtre. Sueur.
— Je comprends pas.
Il n’y a pas de fumée sans feu.
— Ozy, tu t’es jamais demandé si ton père avait une maîtresse ?
Pause. Faisons un pas en arrière. Les pupilles d’Ozy se sont agrandies. Sa pomme d’Adam tremble. Dans sa tête, deux neurones ont percuté.
— Ah le con.
— Tu crois que c’est une possibilité ?
Les narines d’Ozy prirent une inspiration massive. Dans la pièce ; l’air se déplaça, l’oxygène se fit plus rare, la poussière s’ondula, les pages des livres se tournèrent, les cheveux de Juan s’agitèrent, un mini-vortex se créa.
Ozy sentit son pouls ralentir.
Dou-ce-ment.
— Pas qu’un peu. C’est évident, maintenant que tu le dis. Mon père se tape une autre nana. Tu crois que maman sait ?
— Elle doit s’en douter. Elle est pas conne, ta mère.
Ozy acquiesça. Plus tranquille qu’un vagabond mexicain pieds nus dans une prairie de marguerites soufflées par le vent des vallées infinies.
— OK. À la limite, que mon père baise une connasse, c’est pas important. Il a juste besoin de travailler sa cardio avec quelqu’un d’autre. Ça se comprend. Mais si maman est au courant, c’est pas bon.
— Qu’est-ce que tu veux faire ?
— Faut qu’on trouve la pute.
Elmo se caressa la mâchoire, vu qu’il n’avait pas de barbe.
— Voilà ce que je propose. On suit ton père jusqu’à chez sa meuf, on attend genre quinze minutes, on défonce la porte, on les prend la main dans le sac, on bute la salope, on fait la morale à ton père : affaire réglée.
Ozy secoua la tête. Non-non-non-non-non.
— Je peux pas ouvertement m’impliquer, expliqua-t-il. Ça me foutrait au milieu de l’engueulade parentale.
— OK. Alors voilà ce que je propose. On suit ton père jusqu’à chez sa meuf, on attend qu’il parte, on défonce la porte, on bute la salope : affaire réglée.
— Pas sûr. Ça ne l’empêchera pas de recommencer avec d’autres. Faut qu’on lui fasse passer l’envie de mettre sa bite n’importe où.
Elmo hocha lentement la tête, faisant osciller le centre de gravité de la pièce. Ça s’avérait plus compliqué que prévu. Ozy, lui, en avait presque fini avec sa cigarette – qui maintenant ressemblait moins à un bâton d’encens qu’à la lame d’une épée.
— Elmo, je sais ce qu’on va faire. On va aller chez la pouffiasse. On va lui foutre la trouille de sa vie. Ensuite, on va lui dire de rompre avec mon père. Mais pas à l’amiable : faut que ce soit dégueulasse. Faut qu’elle lui brise son putain de cœur.
— Pigé. On le dégoûte.
— Exactement. On le dégoûte tellement qu’il ne pensera jamais à réessayer. Et paf, mariage sauvé.
— Ça pourrait marcher. Elle, on en fait quoi ?
— Rien tant qu’elle n’a pas rompu. Après, je sais pas. Peut-être qu’on lui casse quelque chose.
Elmo hocha encore la tête. Rebelote pour le centre de gravité. J’espère que vous n’avez pas le mal de mer.
— Ça me paraît raisonnable. On s’en occupe maintenant ?
— Ouais.
Ozy acheva sa clope ; Elmo choisit deux livres ; ils se présentèrent au comptoir ; Juan leur dégaina un sourire sincère.
— Vous avez fait votre choix ?
— Vous m’avez convaincu. Je vous prends The Dharma Bums et Mexico City Blues.
— Merveilleux. Vous n’allez pas regretter.
— J’espère que non, sourit Elmo. Sinon je reviens vous couper une oreille.
Juan rigola à cette blague d’excellent goût. Il la répéterait à sa femme ce soir, tiens. Il se rendit soudain compte qu’elle lui manquait.
— Je vous emballe ça ?
— S’il vous plaît.
La porte claqua. Ozy venait de sortir de la boutique. Sa silhouette s’attarda une seconde devant la vitrine puis s’éloigna, cigarette neuve coincée entre les doigts. Juan enroula tant bien que mal les livres dans du papier-cadeau, les tendit à Elmo, et ne put s’empêcher de commenter :
— Vous savez, ce ne sont pas mes affaires… Mais il m’a l’air drôlement chargé, votre copain. Faudrait peut-être qu’il se défoule un peu.
— Vous inquiétez pas. On s’en va justement trouver une fille.